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Le dessin et le maillot – SAISON 2

Illustrez- moi la mode : le styliste et ses dessins

C’est un peu tout le mythe et la fascination du métier de styliste qui tourne autour de lui : le croquis de mode.
En effet, nous avons l’impression que le poste se résume en son exécution. Dessiner des silhouettes de femmes longilignes à peine esquissées, parées de quelques traits ultra maîtrisés et arborant toutes la palette des couleurs, négligemment répandues sur la table de l’artiste. En résumé, c’est bien dans ce dessin que s’exalte toute la personnalité du styliste. En témoigne les fameux croquis de Karl.

Karl Lagerfeld croquis documentaire hommage arte
« Karl Lagerfeld se dessine » de Loïc Prigent. Ici Karl esquisse la silhouette de sa mère Elisabeth.

Petite, copiant les activités de ma grande sœur, je m’appliquais sur des silhouettes, où j’avais hâte de voir une forme humaine se dessiner, pour enfin pouvoir l’habiller de robe longues fendues. Les épaules et le cou, me donnaient beaucoup de peine ! Les illustrateurs de mode me fascinaient, celles du « Jeune et Jolie » (impossible d’en retrouver une sur le web…), Kiraz dans les pubs Canderel. Grands yeux et petite bouche triangulaires, c’est de ce dernier que je m’inspirais le plus.

illustration de mode kiraz canderel
Kiraz : ses femmes prônant la candeur et la minceur,
illustration de mode kiraz les parisiennes
et ses Parisiennes, émancipées et désinvoltes.

Le croquis de mode permet de poser à la va-vite une idée, une illumination ! Le dessin de mode est un terme bien plus vaste, car il est avant tout une illustration, utilisée dans la mode certes, mais surtout dans la presse.

Vectoriellement vôtre : le vecteur du styliste

Un autre type de dessin est pour ma part bien plus utile. En effet, le métier de styliste ne se résume pas à de beaux dessins, emplis de passion et de style. Tout ceci serait bien trop poétique et bohème. Le stylisme, c’est avant tout de la rigueur et de la précision.
À présent, laissons le dessin et les atouts séducteurs du trait de crayon de côté…
Place, au vecteur.

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Vecteur : Un vecteur est représenté par un segment orienté (une flèche), ayant pour extrémités un point de départ et un point d’arrivée. 
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Quelques reminiscences de classe de 2nde ? bons ou mauvais souvenirs de cours de mathématiques ? Même si le terme peut paraitre plus complexe que le dessin au trait, il désigne en réalité une simplification des choses. Pas de nuances, pas de style. Ce qui différencie le dessin vectoriel du dessin classique scanné, c’est son aspect basique et rigoureux (un peu comme les mathématiques !). Là où le dessin de style peut être interprété, le dessin technique ne laisse aucune place à l’imagination. La vectorisation, c’est simplifié et clarifié. L’image vectorielle peut être agrandie à l’écran sans dénaturer ses contours. C’est grâce aux vecteurs que sont réalisés les dessins techniques, indispensables au styliste et à son équipe.

Un dessin technique bien fait a besoin d’un minimum d’explications.

dessin technique maillot de bain historia natural sur illustrator
dessin technique du modèle Patio Lindo, réalisé en dessin vectoriel sur illustrator puis exporté ici en jpg

Lorsque la collection est définie – son trait de caractère, son histoire, les modèles, leurs variations, les croquis – le passage au dossier technique est indispensable. Il permet de communiquer clairement avec toute son équipe, qu’elle soit dans la même pièce que vous ou à l’autre bout du monde !

Styliste vs Modéliste

Deux métiers distincts et complémentaires

Maintenant que tout est en place, la collection, les finitions, le choix des coutures, les variations de couleurs, il manque encore un truc vous ne croyez-pas ? Le maillot !
Jusqu’à présent, nous sommes dans le virtuel, face à notre feuille de papier ou notre ordinateur. Pour que tout ceci devienne réalité, il faut le travail indispensable de modélisme. Dans l’habillement, le(a) modéliste va concevoir le patron, puis le prototype.

patron maillot de bain prêt pour digitalisation cao modélisme textile
Partie du patron de Milady prêt pour la digitalisation

Voici le patron ” à l’ancienne “, comme toutes les couturières le connaisse. Ce patron fait à la main est parfait pour couper une pièce unique.
L’étape du prototype (qui est mon terrain de jeu préféré !) reste, pour ma part, très proche du travail de confection sur-mesure. Règle, gomme, crayon, essayage, épingles… Tout ça, je maîtrise ! Ce que j’ai appris, et que je ne connaissais pas du tout avant de mettre les mains dans les maillots de bain et les pieds chez Zuhaila, ce sont les phases nécessaires à l’industrialisation. Comme une enfant dans un parc d’attraction, j’ai donc pu découvrir que dans une production industrielle, même petite, tout change.

Ce ne sont plus des ciseaux qui coupent mais une machine redoutable, munie d’une lame verticale fine et précise (qui me fait un peu peur j’avoue !) qui découpe des dizaines des couches de tissu en même temps.

Le vecteur du modéliste !

modélisme d'un patron de maillot de bain en cao
Patron numérisé (CAO)

Le patron quant à lui doit être numérisé et transformé en vecteurs ! Si si, ils sont encore là…

Une autre étape, propre à la production industrielle voit alors le jour. Il s’agit de la gradation. Ce n’est pas le plus fun du boulot de modéliste, mais il est indispensable. La gradation consiste à construire toutes les lignes correspondantes de chaque taille désirée. C’est à cette étape que pour historia natural, nous nous attelons à ne pas faire un travail mécanique. Nous réalisons des transformations propres à chaque taille pour que le modèle soit adapté du 36 au 46. Et si malgré nos efforts, les essayages en 42, 44, ou 46 ne sont pas concluants ? et bien c’est que le modèle n’est pas idéal pour ces tailles là… Ainsi, certains maillots vont parfois jusqu’au 40 ou 42.

Pour les 44 et 46, je passe beaucoup de temps pour réaliser le maillot parfait, ni plus ni moins.

Par ailleurs, la production soulève également les questions de rendement et d’optimisation de la matière. Ainsi, après la numérisation du patron, c’est un jeu de Tetris qui permet de mettre en place le meilleur tracé. Le tracé, c’est l’emboitement de toutes les pièces du patron, dans toutes les tailles souhaitées ! Et là encore, quand j’ai décidé d’ajouter le 44 et 46, j’ai compris pourquoi beaucoup de marques les négligent : parce que c’est plus compliqué, donc plus de temps et donc plus coûteux 😉 Et c’est justement parce que ça demande du travail et de la rigueur que j’adore élaborer des pièces idéales pour toutes les femmes.

cao tracé patron modélisme production textile
Le tracé : emboiter toutes les pièces le mieux possible…

L’autre atout de l’industrialisation

C’est l’équipe

Un outil indispensable et extraordinaire que j’ai découvert à travers mon histoire de maillots de bain en Colombie, c’est l’équipe. La découverte du travail partagé, c’est faire connaissance avec chacun des maillons, avec chacune de ces tâches bien définies et bien attribuées ! Et ça, c’est le plus beau des pouvoirs magiques de ma petite entreprise : (liste non exhaustive) elles s’appellent Amanda, Celina, Maria Camilla, Isabela, Marta, Nancy… …

C’est l’été encore, mon travail en solo n’est pas fini. Il me reste une collection à finir de structurer et des prototypes à ébaucher. Mais déjà, le voyage se prépare. C’est pour cet automne, les dates sont fixées. Vous saurez tout de mes journées de travail, des petites difficultés et des grandes fiertés.

J’espère que vous prendrez plaisir à suivre la suite de l’aventure qui est tissée en creux de mes beaux maillots.
A très vite,

Eva

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Automne – SAISON 3

Nous revoici, pour la suite de l’Odyssée de la création d’un maillot de bain HISTORIA NATURAL. L’Odyssée, car en effet, le moment est venu pour HISTORIA NATURAL de braver l’Atlantique afin de retrouver son équipe en Colombie. En vrai, je vous rassure, le voyage est certes long mais pas aussi aventureux que celui d’Ulysse, même si toutes les belles sirènes qui vêtiront mes maillots ne quittent pas mon esprit…

Les feuilles rousses de l’automne français me manquent terriblement depuis quelques années j’avoue… Mais les journées colombiennes n’ont rien à envier à l’hiver français qui se tisse tranquillement.

Le voyage à l’atelier en Colombie

Sans avoir eu le temps de lézarder sur les plages françaises cet été, la rentrée a eu son lot d’angoisses et d’excitations, sous le Soleil et la pluie de Bogotá !

Qui-a-t-il dans la valise fraîchement débarquée en Amérique Latine ? et bien beaucoup de boulot … Des prototypes, des vêtements d’inspiration, des dessins, des planches à afficher sur le mur du bureau de design. Sans oublier, mon tablier de boulot et ma trousse de couture.

ça, c’est la collection N°3 HORIZON qui est prête pour la production !

La joie des retrouvailles, de l’espagnol qui me chatouille la langue… mais aussi les embouteillages, la pollution et le froid. En effet, Bogotá est situé à 2500 m d’altitude. Sans s’en rendre vraiment compte, car on n’a rien gravi du tout pour y arriver, le climat et le mal de la montagne est là ! Couplé au voyage et au décalage horaire (6 ou 7 h), je trompe en fait en peu le jet lag en me réveillant avec les premiers rayons du Soleil…

Journée type

Vous allez penser que cette journée est un peu folle, mais en Colombie, l’ensoleillement est de 12h ! Le soleil se lève à 5h30 et se couche à 17h30, et ce, tout les jours de l’année. Seul la pluie peut faire vaciller tout ça !

5h30 – Réveil – “Madrugar” Il y a en espagnol beaucoup de mot qui n’existe pas en français. Ici, juste un mot pour dire “se lever tôt” 😉 C’est un peu comme si nous disions “Matiner”

7h30 – Arrivée à l’usine – Dans le quartier de Bogota Marsella (= Marseille !) Et oui, je ne mens pas si je dis qu’en Colombie, je travaille à Marseille 😀

11h – “Onces” – Los onces, (= onze), c’est la colassion de la matinée. L’heure pour Célina la modéliste de sortir son tuperwear de fruits coupés, banane, papaye, ananas… Les Jeudis, c’est l’usine qui régale tout le monde d’une spécialité, arepa, roscone, empanadas, pastel con arequipe…

13h30 – “Almuerzo” – Le moment de gravir les étages pour rejoindre la salle de repas. Les colombiens mangent beaucoup de riz.

17h30 – bus – Le bus c’est toute une histoire… Il ne faut surtout pas s’endormir en l’attendant, car 1er, on ne sait pas du tout quand il va passer, et si vous ne lui faites pas signe, il ne s’arrêtera pas ! Autre difficulté, ils roulent vite, et le numéro n’est pas très visible, bref mieux vaut chausser ses lunettes.

18h30 – Sport – L’année dernier, j’ai pu tester le bikrame yoga. Cette année, c’est piscine et yoga.

20h30 – Une arepa avec queso campesino et avocat – ça c’est mon petit repas du soir préféré 😉

21h30 – DODO

Voici une journée de travail en semaine à l’usine. Bien sûr, le chef, c’est moi-même (!! ahh !!) donc je fais comme je veux. Si je veux sortir plus tôt, je m’organise juste pour terminer mes objectifs de la journée avant de partir 😉 et ça c’est le bonheur d’être entrepreneuse.

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Du dessin au maillot – SAISON 1

croquis de mode

Le grand voyage dans la conception d’un maillot de bain débute ici…
Car il s’agit bel et bien d’un voyage en quatre saisons ! Vous êtes prêts ?

Hiver

C’est dans le froid de l’hiver picard que la collection de maillots de bain commence à naitre. Prémices d’idées, envie de couleur, inspirations, ambiances… Au début, une collection c’est comme une grande salade de fruits en préparation.

Sélectionner, trier, choisir, couper, assembler, assaisonner et c’est près !

Bien souvent, je fais dans ma tête le parallèle entre le métier de cuisinier et de styliste car les deux se rapprochent à beaucoup d’égards. Le chef doit savoir où il veut aller, c’est bien lui qui dirige, mais tout seul, il n’irait pas bien loin ! Et surtout, jusqu’à la dernière minute, rien n’est figé et tout peut encore changer. Ce sont par excellence des métiers humains : une chaîne humaine où la prise de décisions est cruciale, d’où, la fameuse “erreur humaine” qui rôde à chaque instant ….

Je suis l’erreur humaine …

C’est la bête noire de toute industrie, car elle fait perdre du temps et de l’argent, elle est d’ailleurs ultra réduite dans certains domaines, comme la fabrication automobile par exemple où les machines sont incroyablement autonomes.

Mais revenons à nos maillots, qui eux ont besoin de têtes bien fraîches et de mains bien aiguisées. Les métiers humains, c’est surtout une source inépuisable d’apprentissages et d’échanges où l’équipe est primordiale.

Les coulisses d’une collection

Pour avoir une collection, il faut des idées. Et pour avoir une idée, il faut des envies. Les mêmes envies que vous pouvez avoir en jalousant la paire de bottines de votre voisine dans le métro… Les premières envies peuvent ainsi avoir plusieurs origines. Par exemple, tout bon styliste a, ce que l’on appelle “Des archives”.

Archives mode
…. heu… en vrai c’est pas tout à fait ça !

C’est une collection de vêtements de toutes sortes, récupérés, achetés ou précieusement gardés… on ne sait pas toujours pourquoi, jusqu’au jour où ! Ce fameux jour, il inspirera une finition, un mode de fermeture, une forme. Sans le copier, il est une base d’inspiration.

Et bien dansez maintenant…

Après, chaque styliste peut fonctionner différemment, il n’y a pas de règle. Pour ma part, la page blanche et le crayon ne m’inspirent rien si je me fixe l’objectif de dessiner un super maillot de bain. La chose qui m’inspire, c’est le corps. Quelle frustration de voir se mouvoir devant mes yeux danseuses et danseurs durant un spectacle, sans pouvoir croquer les idées qui me passent par la tête !

Croquis en ligne à partir de la danse
Croquis de Kandinsky sur la danse de Gret Palucca, 1926 Berlin. Archive Bauhaus

Voir un corps en mouvement est la chose la plus inspirante. Il donne l’envie de montrer un dos, de couvrir une épaule pour mieux découvrir un ventre.

Le maillot de bain c’est ça, choisir : quoi montrer et comment le montrer.

Traits, lignes et courbes…

Le dessin, c’est aussi une base d’inspiration inévitable. Certains stylistes pourraient être fascinés et inspirés en croquant les lignes d’architecture moderne d’une grande ville : et hop, une robe minimaliste déstructurée est née. De mon côté, c’est encore et toujours le corps qui m’intéresse. Dessiner un nu féminin, c’est un assemblage sans fin de courbes, de lignes, de couleurs, où les ombres peuvent habiller la peau et la lumière révéler les détails.

Croquis nu féminin
nu crayons de couleurs – nu aquarelle (sur papier pas fait pour ;p)

Le toucher, la matière…

La troisième possibilité pour faire naître l’idée de l’année, c’est pour moi le modélisme pur, que l’on appelle “moulage”. Le corps est toujours là, il s’appelle Stockman, ses courbes sont rudimentaires et sa souplesse aussi !

mannequin mode Stockman
Je vous présente Stockman, taille 42 des années 50 et Stockman lingerie, moderne taille 38

Le moulage, c’est quand on dispose le tissu sur le mannequin à l’aide d’épingles. On place pinces, plis, découpes. Tout est possible, c’est comme de la sculpture directement dans le tissu. Des choses surprenantes peuvent apparaître. C’est comme une esquisse. Le modèle Camélia de la collection #2 est né ainsi.

Ensuite, il faut le remettre à plat pour en sortir le patron papier.

Quand l’histoire de l’année prend forme

Après toutes ces tentatives, recherches et croquis, vient le moment de la cohérence ! La collection de maillots de bain doit sortir de la tête, être claire pour les autres et donner envie. La mise au propre d’une gamme de couleurs est une des bases essentielles. Les bureaux de tendances sont là pour communiquer sur les couleurs qui feront l’année suivante. Pour ma part, je préfère partir avec mes propres envies, déconnectées des “tendances”. Ensuite, je recoupe ma gamme de couleurs avec la carte-couleur de mon fournisseur, si mes couleurs sont dans ses propositions, c’est que je ne suis pas à côté de la plaque !

à suite …

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